Revue

La scène est blanche de draps, sur les murs, le sol, les vêtements. Sur un étal, des choses, rondes, tordues, dodues, chargées de couleurs, s’étirent, s’allongent. C’est une forêt d’organes, de viscères, d’intestins, de foies, de rates, de coeurs en plastique, propres, pacifiés. Dessus, une femme, allongée, tangue et danse et se libère, de sa jungle intérieure.

Elle contrôle ses mouvements avec la précision d’un scalpel. Ses entrailles, elle les laisse s’échapper une à une, dans un effort délicat, précieux. Les morceaux tombent. Par terre, comme la fin d’une histoire d’amour. Un homme se lève. Il attendait ce moment. Il s’approche, il vient et ramasse les écrins écorchés qu’il suspend, méthodiquement, à des crochets comme des trophées. Organisé, discipliné, il soigne, agence, s’empare de ces fétiches avec la minutie d’un archéologue. S’arrange alors, en série, dans une pureté plastique, sa collection de chair placide.

Les fluides, les masses sanglantes, les monstres internes, le pathos sont absents. Les sculptures irrégulières sont figées dans une solidité éternelle, une minéralité esthétique. Incorpore(o) joue le contraste, entre le blanc aseptisé, hygiénique de la chambre de dissection et le baroque des formes qui s’évadent de la table.

Il dessine un ballet étrange, les contours d’une fascination historique pour la connaissance des mondes intérieurs. Car la fouille au corps est pour l’homme une passion : découvrir, c’est dégarnir ce qui couvre, c’est ouvrir, c’est laisser voir, montrer, dénuder ; c’est priver de ce qui protège, c’est exposer, c’est faire connaître ce qui est caché ; c’est révéler, pénétrer ; enfin, c’est trouver et comprendre. Incorpore(o) se regarde comme un rêve, un endroit presque interdit où l’imaginaire ne retient pas ses muscles, ses sens, ses obsessions.

Il plonge dans le fantasme du voir, du dedans. Avec lenteur, il court vers le désir de maîtriser l’envers de la peau et de construire dans une allégorie fertile un théâtre anatomique, docile et intime. Pas un mot ne file des bouches de l’homme, de la femme, muets dans leur rôle, leur mission. Ils ne se regardent pas, ne s’intéressent pas. Seules les vessies, les artères, les viscères contaminent leurs gestes, leur être.

Et c’est une musique, organique elle aussi, qui enrobe l’atmosphère, la coince dans des sons digestifs, saccadés, imprévisibles. Elle circule, se heurte, s’écorche, se déchire. Elle ajoute à la scène des bruits intérieurs, des bourdonnements de coeur, des secousses charnelles.

Et puis, comme une mise en abîme, des écrans vidéo diffusent la performance, celle du collectionneur acharné et celle de la danseuse qui se vide. Sous la peau, vit un monde impénétrable et secret. Incorpore(o) l’imagine et fait sorti des profondeurs, ses créatures, ses chimères...

Julie Estève, June 2010