L'histoire

Pendant plusieurs années, en tant que biologiste d’abord et écrivain par la suite, je me suis intéressé au corps. InCorpore[o] est né quasi-spontanément comme un dialogue entre Luigia Riva et moi autour de cette passion commune. Quand nous nous sommes rencontrés, je venais de terminer un des nombreux remaniements de mon livre, un roman historique qui raconte les péripéties d’un étudiant en anatomie dans l’Italie de la Renaissance.

Quelques annotations historiques

Si aujourd’hui nous pensons à un étudiant en médecine, je crois qu’une des premières images qui nous viennent à l’esprit est celle d’un jeune en blouse blanche en train de disséquer un cadavre. En réalité, la pratique systématique de l’autopsie est relativement récente. Durant toute l’Antiquité et jusqu’au début de la Renaissance les dissections étaient rares. Les autorités les interdisaient pour des raisons religieuses et les médecins les considéraient comme dépourvues d’intérêt. En effet, selon la théorie humorale universellement acceptée pendant plus de deux milles ans, le corps humain était régit par quatre humeurs et la santé était déterminée par l’équilibre de ces quatre forces. Dans cette vision du corps, la forme et la position exacte des organes n’avaient qu’une importance secondaire. Ce ne sont pas les parties en tant que telles qui comptaient, mais l’harmonie dynamique qui régnait entre elles. Les seuls à être encouragés à étudier l’anatomie étaient les chirurgiens, qui d’ailleurs à l’époque n’étaient pas des médecins mais appartenaient à la confrérie des barbiers.

En 1542, Andreas Vésale publie « De Humani Corporis Fabrica » que l’on peut considérer comme le premier traité moderne d’anatomie. Ce texte provoque de violentes polémiques mais, petit à petit, l’anatomie est reconnue comme la discipline propédeutique à la formation de tout médecin.

À mon avis, au cours du temps, la « méthode anatomique » a acquis une valeur paradigmatique dans l’étude de la matière animée en général. Démonter, séparer les parties les unes des autres (qu’elles soient des organes, des cellules ou, plus récemment, des molécules) est bien souvent la première étape dans l’analyse du vivant.
L’aspiration à réduire un être vivant à la somme de ses organes a par ailleurs donné naissance à de magnifiques mythes modernes comme celui de Frankenstein ou à la pléthore de films de science-fiction où des savants plus ou moins avertis créent en laboratoire des automates pourvus de libre-arbitre.

Genèse et de'eveloppement du projet

Depuis ses premières chorégraphies, le travail de Luigia Riva est axé sur le morcellement du corps et sur l’incapacité de percevoir son corps comme un tout.

C’est le cas notamment dans « Inrimessa », solo inspiré du livre d’Oliver Sacks  « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau », qui met en scène une femme ayant perdu toute sensibilité proprioceptive. On la voit suivre du regard chacun de ses membres pour en contrôler le mouvement.

D’autres chorégraphies abordent également ces thématiques, dans « Inpreda », la réflexion porte notamment sur le morcellement du corps par la médecine tandis que dans « Innocenti », pièce pour 15 danseurs crée pour le Ballet de Lorraine, est évoquée la symbolique des reliques, ces parcelles de corps qui, selon l’Eglise, conservent le pouvoir attribué aux saints de leur vivant.

La convergence inattendue de nos intérêts nous a amené à envisager un projet commun. InCorpore[o] est né comme une réflexion sur l’anatomie et sur le rapport que chacun entretient avec l’intérieur invisible de son propre corps. 

Ce que nous pouvons connaître de manière directe est uniquement l’intérieur du corps de l’autre. En ce sens, il est intéressant de noter que dans le mot autopsie, constitué de « auto » et « optomai » (regarder), le préfixe « auto » ne signifie pas « soi même » (comme par exemple dans les termes auto-analyse, auto-hypnose, auto-censure), mais plutôt « propre ». Autopsie veut donc dire regarder avec ses propres yeux et non regarder soi-même. En ce sens, l’intérieur de notre corps est à la fois ce qui nous appartient le plus intimement et ce qui nous reste caché. Ce paradoxe donne le titre à notre performance : InCorpore[o], in corpore (en latin, « dans le corps »), mais aussi, incorporeo (en italien, l’incorporel, littéralement ce qui n’a pas de corps).

Nous nous sommes également interrogés sur les différentes façons de se confronter à ce paradoxe. En particulier nous posons la question de savoir s’il existe une stratégie typiquement féminine d’appréhender la corporalité et une autre plutôt masculine. De plus, en reprenant la réflexion abordée par Luigia Riva dans « Inpreda », nous évoquons le rapport de pouvoir que les hommes essayent d’instaurer avec le corps de la femme et les médecins (dans le passé exclusivement des praticiens hommes) avec les corps des patients.

Genèse des organes

J’ai demandé un jour à ma fille après une bronchite comment elle imaginait ses poumons. Elle m’a répondu : «ce sont deux sacs en tulle remplis de fleurs ». Cette description réunit une image, probablement inspirée d’un livre d’anatomie, de poumons représentés comme deux sacs poreux, et la sensation d’encombrement induit par la bronchite. L’esprit poétique de ma fille ayant transformé le mucus en fleurs.

Quand j’ai commencé à modeler les « organes » de InCorpore[o], mon intention n’était pas de créer des représentations anatomiquement correctes, mais plutôt d’évoquer les images fantasques et personnelles que nous nous faisons de nos entrailles.

Je me suis inspiré des cires anatomiques de la Specola de Florence, mais aussi de formes organiques abstraites qui rappellent davantage des racines et des coraux que des reins et des foies.

C’était aussi, pour moi, important que les « organes » aient une présence picturale. Je voulais rappeler les majestueuses représentations des chaires de l’histoire de l’art, de Rembrandt à Jenny Saville. J’ai essayé de me rattacher ainsi à la tradition des « Vanitas » dont notre performance fait, à sa façon, partie.